La cure, une mémoire qui s'efface

Ancienne habitation du curé, le bâtiment qu’on appelle « cure » (ou presbytère) voit aujourd'hui cet usage s'effacer peu à peu de nos mémoires. Propriété communale depuis le XIXe siècle ou au plus tard depuis 1905, désaffectées pour la plupart suite au regroupement des paroisses, ces édifices, pas toujours facilement identifiables, sont aujourd'hui au cœur de nombre d’enjeux d'aménagement public des petites municipalités.

La question sera ici exposée à travers l’exemple - assez représentatif -  des « Vals du Dauphiné », territoire inventorié entre 2009 et 2013. Sur cette zone d’étude, seules 5 cures gardent aujourd'hui encore leur fonction initiale, sans garantie de pérennité, quand plus d'une dizaine ont déjà été vendues. Parmi les cures restantes, si certaines hébergent désormais la mairie, la plupart ont été mises en logements, en les combinant parfois avec une salle de catéchisme ou des cabinets médicaux. D'autres ont hélas été récemment détruites pour faire place, qui a un parking (Aoste), qui a un aménagement urbain d'ensemble comme à Saint-Victor de Cessieu. 

Façade cure, Saint-Albin-de-Vaulserre © Patrimoine culturel-CD38
Façade cure, Saint-Albin-de-Vaulserre © Patrimoine culturel-CD38

Une typologie spécifique ?

Simple maison de village sous l'ancien Régime, vendue comme « bien national » à la Révolution, l'ancienne cure fut souvent rachetée pour se conformer au décret du 30 décembre 1809 valant obligation pour les communes de fournir une habitation au curé. Au cours du XIXe siècle, les archives municipales attestent de nombreux et réguliers travaux de rénovation et d’aménagement pour se conformer aux nouvelles normes de salubrité publique (cheminées, éviers, toilettes, salles de bains) et de construction de dépendances en extensions. Dans de nombreux cas, la reconstruction finit par être la meilleure solution, et une sorte de typologie semble se dégager : la cure du XIXe siècle est une maison à deux niveaux et un étage de combles, avec façade régulière et porte centrée, parfois couverte d’une marquise ou d’un auvent, parfois également marquée d’une croix sur le linteau, symbole pouvant également figurer sur la grille d'entrée. Elle se manifeste extérieurement par son mur de clôture – encore aujourd’hui caractéristique -  autour d'une parcelle comprenant un jardin pour les besoins alimentaires du curé, et les dépendances qui y sont attachées (grange, four, hangar, bûcher ou autres dépendances rurales).

Ancienne cure, mur de clôture, Montrevel © Patrimoine culturel-CD38
Ancienne cure, mur de clôture, Montrevel © Patrimoine culturel-CD38
Ancienne cure, détail du portail et du mur de clôture, Saint-André-le-Gaz © Patrimoine culturel-CD38
Ancienne cure, détail du portail et du mur de clôture, Saint-André-le-Gaz © Patrimoine culturel-CD38

Des dispositions intérieures très caractéristiques

A l’intérieur, les volumes sont répartis de part et d’autre de l’axe d’un couloir central traversant comprenant parfois un petit hall d’entrée ; pour les maisons les plus cossues, ces distributions peuvent s’agrémenter, au sol, d’un dallage en carreaux de ciment à motifs géométriques. Le couloir dessert généralement deux pièces de chaque côté à chaque niveau qu’un escalier central en bois, permet de relier. Seule la cure de La Tour-du-Pin, édifice en longueur, déroge ici à la règle en disposant d'un couloir longitudinal avec escalier latéral. Une cave voûtée au sous-sol est accessible généralement depuis le couloir central, parfois depuis une volée de marches latérale, à l’extérieur. Semblable à celle de l'habitat privé, la disposition des pièces obéit aux règles de l'hygiène et du confort modernes au XIXe siècle : cheminées dans les chambres et le salon, cuisine et évier vers la façade arrière (encore en place à Doissin, Dolomieu, Virieu), toilettes et fosse septique. Elle n'en comporte pas moins des spécificités au rez-de-chaussée (« bureau du curé » et bibliothèque, côté façade), mais plus encore à l'étage, composé de diverses chambres dont celles « de la bonne » et celle « de l'évêque » réservée aux autorités ecclésiastiques et comprenant parfois un espace dit « alcôve » (encore visibles à Doissin et à Virieu). Suite au souhait du ministère des Cultes de concevoir des corpus d’édifices pour l'architecture religieuse (restés inachevés), des plans-types établis en 1853, font expressément figurer ces dispositions.

Extrait du plan-type de cure, 1er étage, par l’architecte diocésain de l’Hérault et du Gard, Henri Revoil, 1853 ( Archives Nationales) © Archives nationales
Extrait du plan-type de cure, 1er étage, par l’architecte diocésain de l’Hérault et du Gard, Henri Revoil, 1853 ( Archives Nationales) © Archives nationales
Ancienne cure, détail des toilettes en surplomb, Chélieu © Patrimoine culturel-CD38
Ancienne cure, détail des toilettes en surplomb, Chélieu © Patrimoine culturel-CD38

Enfin, dans la seconde moitié du XIXe siècle, il n'est pas rare de voir église et cure reconstruites en même temps (Saint-Jean-d'Avelanne, Saint-Ondras, Montagnieu, Blandin), accompagnant parfois même le déplacement du cimetière vers le nouveau centre de gravité de la commune (Saint-Clair et Saint-Didier-de-la-Tour). Dans le contexte financièrement plus strict de la IIIe République, les dernières cures reconstruites de la période (jusqu'en 1905) se limiteront à des bâtiments plus ramassés et parfois sans combles, hormis quelques notables exceptions comme la cure de Virieu. 

 

Un presbytère embourgeoisé : la cure de Virieu

En 1890, la commune de Virieu (aujourd’hui Val-de-Virieu) décide de reconstruire sa vieille cure un peu plus en retrait de la route. L'édifice actuel, conçu par l'architecte Léon Giroud, nous est bien documenté par son devis et ses plans. A l’intérieur de la clôture, le plan de la parcelle figure un ensemble d’allées paysagères à l’ouest et mentionne précisément la terrasse au sud, un jardin potager et quatre petites dépendances spécifiques accolées à l’Est (buanderie, bûcher, poulailler, basse-cour) et un « jeu de boules » au Nord. De plan quasiment carré, l’édifice comporte deux niveaux bien marqués, percés de travées de baies régulières (5 en façade et 3 sur les côtés), et se distingue par son traitement décoratif extérieur particulièrement soigné, consistant en un habillage en briques, linéaire pour la corniche et les cordons filants, harpé pour les chaînes d'angle et les encadrements de baies aux allèges décorées. Il est surmonté d’un étage sous combles avec toiture à quatre pans desquels émergent quatre lucarnes capucines. La façade principale focalise le regard sur sa travée centrale en saillie, au parement de briques, précédée d'une rampe d'escalier avec garde-corps en fer forgé, ajouré de volutes. La porte, constituée de trois vantaux vitrés, est surmontée d'un châssis de tympan dont les ‘petits-bois’ dessinent une croix de Saint-André et une croix latine. Elle ouvre sur un vestibule - portant un décor de carreaux de ciment polychrome - qui forme un coude pour desservir un escalier singulièrement disposé à gauche, dans l'axe longitudinal.

Ancienne cure, vue extérieure, Virieu © Patrimoine culturel-CD38
Ancienne cure, vue extérieure, Virieu © Patrimoine culturel-CD38
Plan projet de Presyitère à Virieu, vers 1892 (non daté) © Archives départementales
Plan projet de Presyitère à Virieu, vers 1892 (non daté) © Archives départementales

Bien plus cossue et coûteuse que la moyenne de ce type d'édifice, la cure comprenait toutes les commodités et les pièces indiquées plus haut. L'étage était organisé en quatre chambres (« du Curé », « de l’Abbé », « chambre d'honneur » et chambre « à donner ») avec trois toilettes intégrées et des « water-closets ». Une disposition spécifique consistait en l'aménagement (aujourd'hui disparu) de la « chambre de la cuisinière » installée dans un étage de combles parfaitement éclairé par les quatre lucarnes marquant l'axe de chaque face du bâtiment. Achevé en 1892, ce bâtiment présente un intérêt patrimonial particulier car il garde encore aujourd'hui, un aspect combinant les dispositions spécifiques des cures à la fin du XIXe siècle et le traitement décoratif de la maison de notable de la même époque.

Plans architecte projet de presbytère1889, Virieu © Archives départementales
Plans architecte projet de presbytère1889, Virieu © Archives départementales
Ancienne cure de Virieu,, plan premier étage, vers 1892 © Archives départementales
Ancienne cure de Virieu,, plan premier étage, vers 1892 © Archives départementales
Couloir avec Dallage polychorme, ancienne cure de Virieu © Patrimoine culturel-CD38
Couloir avec Dallage polychorme, ancienne cure de Virieu © Patrimoine culturel-CD38
Détail dallage polychrome, Cure de Virieu © Patrimoine culturel-CD38
Détail dallage polychrome, Cure de Virieu © Patrimoine culturel-CD38